Forum des Jeunes Entrepreneurs

Social youtube
Post
Full gaffan
Urbain Gaffan Amoussou, ou la naissance d’un sérial entrepreneur

Urbain Gaffan Amoussou est un jeune togolais, dont l’enfance a plutôt été mouvementée. D’abord il a commencé ses études primaires à Aného. Ensuite la classe de CM1 à Lomé. Mais il finira son cycle primaire à Kpalimé, ainsi que ses deux premières années de collégien au CEG de Kpodzi. Il partira plus tard à Kara où il obtint son BEPC au CEG Tomdè. Il passa tout de même ses deux premières années de lycéen  au Collège Chaminade de Kara. Enfin Gaffan reviendra au Lycée de Zébévi à Aného – comme quoi, chacun finit toujours par revenir un jour à la case de départ d’une manière ou d’une autre – pour y obtenir un baccalauréat scientifique avec mention bien.

 

Le meilleur ne se fait pas attendre. Gaffan a pu obtenir une bourse d’études supérieures pour le Maroc, où il a préparé avec assiduité une Licence en Biologie et Santé (option analyses biomédicales, immunologie et pharmacologie). Mais aussi un Master en biotechnologie (génie génétique, microbiologie et biologie moléculaire). Tout ceci à la Faculté des Sciences et Techniques de Fès (FST-Fès) du Maroc, dans une ambiance multiculturelle. Personnellement, j’ai côtoyé ce jeune Togolais dynamique. J’ai rencontré Gaffan il y a environ deux ans, à plusieurs reprises lors de réunions et ateliers de travail à Lomé. J’ai eu l’occasion de discuter avec lui. Ce que j’ai retenu de ces moments, c’est que Gaffan est un jeune qui ne manque pas de conseils quand on demande son avis. Et je n’en veux pour preuve que les orientations qu’il m’avait données, alors que je lui parlais de mon envie de faire une étude en journalisme et communication à l’université de Tunis. Ce projet, je l’ai abandonné depuis, contre une aventure en datajournalisme.

                                                           

Ce qui caractérise le plus Gaffan c’est sans doute son envie d’entreprendre. Il est initiateur de plusieurs projets dans le domaine des nouvelles technologies, mais aussi dans le domaine culturel. « Concernant mes projets, disons que j’ai toujours voulu être entrepreneur et déjà au Maroc je me suis préparé pour cela. J’ai ainsi participé à plusieurs concours d’entrepreneuriat lancé par la communauté togolaise en 2009, où j’ai eu le premier prix. Ensuite j’ai participé à un concours/formation lancé par le Centre Universitaire Régional d’Interface (CURI) de Fès, où nous avons été formés sur les bases du développement de projet d’entreprises, en 2010 au Maroc » me confit-il.

 

Dès qu’il est revenu au Togo en 2011, Gaffan a lancé avec un médecin un Laboratoire d’Analyses biomédicales à Lomé, au quartier Baguida. En 2012, il créa deux startups : Global Biotek qui a pour ambition de développer des solutions innovantes en biotechnologies (agricoles, médicales et environnementales), et VT Office qui développera des solutions en matière d’énergies renouvelables pour la sous région ouest-africaine.

 

Et comme pour surprendre et sortir de sa zone de confort notamment les nouvelles technologies, il a initié un troisième projet, celui d’une maison d’édition qui se propose d’accompagner les jeunes écrivains africains, mais aussi de répandre une culture de lecture auprès de la population. Le technophile est aussi bon en littérature. Il en a fait une passion. C’est pour lui avant tout pour acquérir le savoir. « Je ne lis généralement de roman que ceux d’auteurs qui sont ou ont été des best-sellers, car je me dis : soit il y a un savoir incroyable dedans ou bien que plusieurs ont réussi à y trouver des solutions pour un certain problème, ou encore que ces livres ouvrent l’esprit sur d’autres mondes » m’a confié Gaffan. « C’est dans cette optique que j’ai eu à créer depuis 2010 une plateforme de partage nommée AGAU Fondation – entendez Fondation Amoussou Gaffan Ayéwodé Urbain – où les passionnés de lecture et d’écriture peuvent échanger, et parler de leurs lectures, partager des écrits (les leurs comme ceux d’auteurs déjà connus), que ce soit des nouvelles, de la poésie, du roman, etc. Cette plateforme permet également de partager des informations sur l’innovation dans le monde : concours, projets, idées, etc. »

 

Une volonté indomptable de vaincre

 

Quand je lui ai posé la question de savoir ce qui le motive dans ses entreprises, Gaffan est allé droit au but. « Ma première source de motivation est surement cette envie féroce de changer les choses autour de moi, d’apporter ma touche personnelle à la construction d’une Afrique dynamique » m’a-t-il déclaré. Puisqu’il est aussi convaincu que chacun est sur Terre pour y « faire » quelque chose, la vie n’a de sens pour lui que lorsqu’on en fait quelque chose. Gaffan se voit en ce qu’il appelle un scientifique croyant.  « Je me dis que je suis créé dans un but et le fait de me battre pour laisser aux générations futures un monde quelque peu meilleur fait partie de ma mission sur Terre. » Avec son eternel sourire aux lèvres, il n’est pas complexé quand il s’agit de parler de son désir de marquer son temps. « J’ai envie de laisser mon nom dans l’histoire, afin que ma vie n’ait pas été vaine, c’est aussi une source intarissable de motivation pour moi. »

 

Sa folle envie de gagner lui vaut déjà des reconnaissances au-delà des limites de son pays le Togo. Gaffan a été lauréat de la Green Startup Challenge 2015. Un concours international organisé par l’Institut International de l’Eau et de l’Environnement (2iE) à Ouagadougou. La Green Startup Challenge a pour le but est de soutenir les porteurs de projets dont les initiatives encouragent le développement économique et la croissance verte en Afrique. Lui, y était avec un projet dont la mission est de protéger l’environnement et de développer autrement l’agriculture. « Comme vous le savez sans doute, aujourd’hui on ne peut pas parler de développement de l’Afrique sans parler de l’amélioration de son agriculture. Malheureusement l’agriculture aujourd’hui est entachée par une utilisation massive et inquiétante d’engrais et de pesticides chimiques, dangereux, toxiques et même des produits frelatés, avec des conséquences néfastes sur l’environnement, l’agriculteur et le consommateur » m’a-t-il fait comprendre. Il poursuit en soutenant que l’idée à la base de son projet est de trouver une solution en matière de biotechnologie verte, qui permettra non seulement d’accroître la production agricole en Afrique, mais aussi de protéger l’environnement et les humains. « Si j’ai eu la chance de remporter ce prix c’est parce que le projet que j’ai proposé était dans mon domaine de compétences, et résout un problème concret auquel presque tout le monde fait face, y compris moi-même. De fait j’ai défendu le projet avec passion. »

 

D’une manière générale, les avancées dans les biotechnologies dans la plupart des pays africains y compris le Togo, sont encore balbutiantes et il s’agit généralement de biotechnologies traditionnelles (culture de champignons, production de biogaz, fermentations pour la production de boissons, etc.). Les biotechnologies modernes (production de plants améliorés, biotechnologies industrielles, utilisation de micro organismes sélectionnés, sélection assistée par marqueurs génétiques, production de vaccins et de médicaments par génie génétique, etc.) sont encore loin d’être une réalité, pour la simple raison que pour beaucoup de personnes y compris certains professionnels, la biotechnologie est encore réduite à la production d’Organismes Génétiquement Modifiés (OGM), avec souvent une grande crainte dès que le mot « biotechnologie » est prononcée.

 

Dans presque tous les pays africains, il y a plus de lois pour freiner l’utilisation des biotechnologies, que de lois et de structures pour accompagner son développement. « Or il est à noter que selon plusieurs études internationales dont celles de l’OCDE, dans les années à venir pour plus de la moitié de la fabrication industrielle, que ce soit en médecine, en pharmaceutique, dans la protection de l’environnement, dans l’agriculture, l’alimentation, bref dans presque tous les domaines, une grande partie des procédées, des produits et des services dépendra des biotechnologies. Et si nous ne nous réveillons pas vite nous continuerons de dépendre des pays occidentaux » s’inquiète le jeune diplômé en biotechnologie.

 

Il suffirait de plus de sensibilisation, de formation, comme celle Gaffan a eut à faire récemment avec l’Ambassade des Etats-Unis de Lomé sur la valorisation des biotechnologies agricoles au Togo, pour que les mentalités changent et pour que les choses évoluent. « Je pense qu’il y a deux domaines phares dans lesquels l’Afrique de demain peut se positionner. Il s’agit des énergies renouvelables notamment le solaire que nous avons en abondance, et les biotechnologies dans lesquelles l’Afrique aura son mot à dire grâce à sa biodiversité foisonnante, car les biotechnologies sont basées sur le vivant, la végétation, la vie animale marine et terrestre, choses encore presque intactes dans les pays africains. »

 

Un regard différent sur les obstacles

 

« Je pense qu’il n’y a qu’un seul véritable obstacle : le temps, dans le sens où c’est le seul qui puisse empêcher quelqu’un d’atteindre ses objectifs. Tout le reste pour moi n’est qu’un moyen de dépassement de soi, d’amélioration. » Voilà le regard que Gaffan porte sur les obstacles. Il pense que si quelqu’un n’arrive pas à trouver le financement nécessaire pour lancer une idée, il se pourrait que le problème ne soit pas l’absence de financement, mais plutôt que l’idée, la solution ou l’innovation n’est pas encore assez pertinente pour enthousiasmer les bailleurs. Et dans ce cas, même si elle trouve le financement, cet argent sera gaspillé car le produit n’est pas prêt. Ou bien c’est que la personne elle-même n’est pas encore capable de « convaincre » et dans ce cas, il lui faut retravailler sa stratégie d’approche. Cela servira plus tard pour convaincre également la clientèle.

 

Pour l’amoureux des jeux stratégique et d’équipe, surmonter les obstacles est devenu presque un jeu réel. « J’ai un jeu d’échec sur ma table de chevet, et je joue souvent contre moi-même pour apprendre le dépassement de soi. Je joue au jeu de dames également dans lequel je suis assez bon. Enfin, bref j’aime les jeux de stratégie. Je joue également au foot et j’adore le basket, des jeux où la notion d’équipe est vraiment importante. » Par ailleurs pour Gaffan, entreprendre c’est aussi appartenir à des valeurs, à une famille. « Je viens d’une famille où les valeurs, la morale, les traditions, le respect, le sens de la famille sont tenues en haute estime. Nous sommes très nombreux et la famille ce n’est pas seulement le père, la mère et les enfants, mais c’est la tante, l’oncle, le neveu, le cousin, la famille large, etc. »

 

Cela ne signifie pas pour autant que c’est facile d’y voir clair, et parfois le désespoir pointe son nez, surtout dans un milieu où l’entrepreneuriat n’est pas valorisé, et que vous voyez les collègues de votre génération gagner déjà leur vie. « Dans ces moments il est bon d’être dans une communauté d’innovateurs ou d’entrepreneurs, « une vraie famille » qui peut vous soutenir et vous encourager. Connaître la biographie d’autres grands entrepreneurs qui ont brillamment réussi vous donne également du courage, surtout quand vous lisez comment ils ce sont battus pour s’en sortir. Il est également bon de ne pas trop se focaliser sur un seul projet, dans le sens de mettre toute son énergie dans une seule idée. La première idée n’est pas toujours la bonne. » Selon le jeune togolais, il est essentiel d’être fluide et de s’adapter rapidement. « Quand une idée, une formule ne marche pas, il faut avancer, trouver une autre idée, un autre projet. »

 

Né pour entreprendre

 

C’est à croire qu’il existe un lien fort entre l’enfance de Gaffan et les initiatives qu’il met en place en tant qu’entrepreneur. « Quel enfant j’étais ? Plutôt timide, réservé, calme et réfléchi. Est-ce que cela a quelque chose à voir avec l’homme que je deviens et les initiatives que je mène maintenant, je ne saurai trop le dire » confie-t-il avec son eternel sourire.

 

« Néanmoins, comme je le disais tout au début, j’ai toujours voulu être entrepreneur et déjà tout petit j’étais fasciné par la réussite de Bill Gates, non seulement en tant qu’entrepreneur, mais plus que tout en tant qu’homme social et philanthrope, dans le sens d’aimer et d’améliorer le sort de ses semblables. J’aime assez mes prochains et j’ai trop envie de contribuer au développement de ma famille, de ma société, de mon pays, de mon continent et plus encore de ce monde. » Aussi, être entrepreneur pour Gaffan c’est un rêve. Le rêve d’avoir les moyens (innovations sociales, moyens financiers) pour impacter la vie de ses semblables. « C’est aussi une profession pour moi, car pour que ce rêve devienne réalité, j’ai compris que je dois y consacrer tout mon temps. Et dans ce cas je suis obligé de considérer ces projets dans le sens de ma véritable profession. Celle qui me fait vivre et réussir ma vie. »

 

« Pour tout dire, AGAU Fondation est mon but ultime, c’est le projet social absolu qui réunira toutes mes entreprises antérieures. C’est la structure qui amènera toutes mes innovations, tous mes investissements quel qu’ils soient vers la population, vers mes semblables. Cette fondation a pour unique ambition de réaliser les objectifs de développement social qu’une entreprise à but lucratif ne peut réaliser de part sa vocation première qui est de réaliser des bénéfices. » Bien plus encore « elle permettra également à d’autres qui ont des idées, qui veulent aussi faire quelque chose pour l’Afrique, d’apporter leurs idées dans un creuset où nous le ferons ensemble. L’union de toutes les forces pour s’accomplir et accomplir, que ce soit sur le plan économique, social, culturel, politique. Tel est l’objectif de cette fondation » m’a confié Gaffan.

 

Quant à ses projets d’écriture il reste très optimiste. Se projetant dans le futur, il se voit en tant qu’un écrivain et éditeur connu dans le monde entier et un homme social accompli au travers des œuvres de sa fondation « Je dis souvent qu’écrire, c’est créer. Et pour que les mentalités changent, pour faire le premier pas de l’évolution dans le sens du progrès, il faut maîtriser le verbe, maitriser le processus de pensée, diffuser la connaissance, le savoir, les technologies, les pensées transcendantes. Je suis convaincu que seule l’écriture peut faire cela » affirme-t-il confiant. Car selon lui, l’écriture peut changer votre propre manière de vous voir, de voir la vie, mais aussi l’écriture elle-même. « Cela semble incroyable, mais l’écriture et la lecture sont les armes les plus puissantes qui soient. Les mots peuvent changer la donne, changer l’équilibre vers le bien. D’où la nécessité de voir au travers de la lecture comment pensent les autres et au travers de l’écriture partager votre manière de penser. De cette confrontation dépendra le monde que nous créons. »

 

« Vous n’êtes pas seul, venez, faisons le ensemble ! Au-delà de nos besoins, il nous faut trouver un moyen de changer les choses et c’est seulement ensemble que nous pouvons y arriver » tel est le message de Gaffan à la jeunesse africaine en général et celle togolaise en particulier.

 

Richard FOLLY